Lorsque l'on saisit du japonais sur un ordinateur, on frappe la prononciation et un logiciel spécial est censé nous fournir les combinaisons potentielles de kanji, nous laissant le soin de sélectionner la bonne, à condition qu'elle soit dans la liste, ce qui n'est pas toujours le cas, notamment avec les kanji rares de noms propres. D'où l'intérêt pour certains (chercheurs, mordus de kanjis et caractères étrangers) de Chokanji, lequel n'existerait pas sans TRON.
La sonde nippone Hayabusa, qui a récemment rapporté des poussières d'astéroïde embarquait aussi TRON, de même que la voiture hybride Prius de Toyota, et ce depuis le premier modèle commercialisé en 1997. Les pianos acoustiques à commandes électroniques Yamaha n'existeraient pas non plus sans TRON. Les musiciens professionnels sont exigeants, capables de discerner une erreur de temps d'une fraction de fraction de fraction de seconde. Ces exemples sont fréquemment cités par le concepteur de TRON, Ken Sakamura. Compte tenu de l'utilisation massive de TRON, cette sommité du monde japonais de l'informatique, professeur de l'université de Tokyo, pourrait être plus riche que Bill Gates s'il n'avait fait cadeau depuis près de 30 ans de ses travaux à la communauté technologique internationale. L'homme est un chantre du partage, de la gratuité, de la liberté d'utilisation de ses inventions et un avocat de l'ouverture ainsi que du travail communautaire.
Hasard ou non, TRON Legacy, le film, évoque ce thème de l'altruisme informatique dès les premières minutes, même si le professeur Sakamura sourit en précisant que son TRON (True real time Operating system Nucleus) n'a aucun rapport avec l'autre, le monde de SF où vrombissent à toute allure de belles motos.
Pour donner une autre image concrète de l'univers qu'il imagine, Ken Sakamura a conçu et construit en 1989 une maison TRON intelligente, démolie et reconstruite ailleurs plusieurs fois depuis, à mesure des avancées technologiques.
La surnommée TRON intelligent house est une demeure truffée de capteurs et de puces qui régissent les équipements en fonction de la vie des habitants, avec en plus des vertus écologiques et économiques. Les matériaux sont selectionnés dans ce but et les phénomènes physiques naturels (circulation de l'air, transfert thermique, diffusion de la lumière, résonance) sont exploités au maximum. La température, l'humidité et le flux d'air y étaient jaugés en permanence par une multitude de capteurs. Pour le reste, la technique informatique agit et l'homme, lui, n'a qu'à profiter, il n'a pour ainsi dire plus à penser. Exemples entre plusieurs dizaines : dès la première version construite à Tokyo et datant de 1989, les fenêtres, couvertes d'un film photovoltaique, s'orientaient, s'ouvraient et se fermaient automatiquement en fonction de la température extérieure et du vent. Toutes les issues se verouillaient d'elles-mêmes lorsque personne n'était dans la maison, la cuisine intelligente offrait un système vidéo de recettes. La plupart des fonctions de cette maison étaient régies par TRON, jusqu'au bain à bulles, aux robinets à hauteur ajustable électroniquement, ou encore aux toilettes qui ne nécessitaient aucun toucher et qui au passage mesuraient la tension artérielle, analysaient les urines, le tout étant stocké sur une carte à puce individuelle. Les informations pouvaient être envoyées directement au médecin. TRON y gérait aussi les différentes ambiances lumineuses. Idem pour l'acoustique, via la présence de micros et d'un dispositif pour générer un écho et d'autres effets afin de créer différentes atmosphères sonores.
Cette première maison, qui fut bâtie en pleine bulle économique nippone et coûta un milliard de yens à l'époque (9 millions d'euros), disposait aussi d'un système d'archives au sous-sol, avec des containers automatiques mobiles qui se dépaçaient jusqu'à une trappe pour délivrer les objets souhaités aux résidents, ces derniers donnant les instructions via un terminal dédié. Une photo était prise à chaque fois que l'on y insérait un objet, lequel était ainsi automatiquement référencé dans une base de données. Pour le retrouver, il suffisait d'en sélectionner la photo sur un écran tactile et l'objet en question était rapporté jusqu'à la trappe.
Tout cela avait été pensé et mis en oeuvre par le professeur Sakamura dans les années 1980, parallèlement au développement de TRON. Se sont ajoutées au concept les nouveautés rendues possibles par les diverses technologies et infrastructures apparues depuis, à commencer par Internet ou les dispositifs d'identification biométrique.
Dans la deuxième variante de ladite maison du futur, les humains portent un terminal de poche TRON, capable lire divers types de marqueurs (code à barres en deux dimensions, étiquettes à identification par radiofréquences, etc.). Tous les objets étant porteurs d'un tel identifiant unique, il est possible d'obtenir toutes les informations utiles qui leurs sont associées, lesquelles sont enregistrées dans un serveur partagé auquel accède le terminal. Cela permet par exemple de connaître la traçabilité d'un aliment ou d'apprendre en temps réel que tel médicament que l'on s'apprête à avaler fait l'objet d'un rappel et qu'il ne faut donc pas le consommer.
Ce dernier affiche aussi en temps réel la consommation électrique par appareil, pièce ou totale, l'état des équipements, la carte avec la présence des différentes personnes et toutes sortes d'autres informations. Tous les équipements, vêtements et autres objets sont bien sûr étiquetés par u-code. Si un appareil tombe en panne, il suffit de lire l'u-code pour remplir un formulaire électronique à envoyer directement au réparateur. Cette maison enregistre aussi bien sûr en images les allées et venues et dispose d'une boîte à colis électronique qui prévient les propriétaires qu'un colis est arrivé en leur affichant un message sur leur terminal TRON. Même les vitres y sont intelligentes, qui se lavent toutes seules si besoin.
Fin du fin, des afficheurs d'informations défilent sur les murs de la salle de bain. La liste des technologies troublantes employées serait trop longue à dresser, mais terminons en signalant que cette demeure dispose d'un mini smart-grid (réseau électrique de nouvelle génération), où la gestion de l'électricité est régulée de telle sorte que les pertes y sont minimisées et que l'énergie disponible non utilisée est stockée. La voiture électrique y fait aussi office de batterie de secours en cas de coupure de courant.
Une brève vidéo d'uIDcenter montre la troisième version de cette maison TRON.
Aujourd'hui, le professeur Sakamura estime que du strict point de vue technologique, sa vision proposée il y a trente ans, perfectionnée et concrétisée dans cette maison, est presque déployable à grande échelle, mais que cela ne peut se faire sans l'établissement parallèle de règles transparentes et consensuelles, de la même façon qu'il a fallu un code de la route pour rendre possible la circulation automobile.
L'ouverture et la diffusion large d'informations sont aussi un des thèmes de prédilection du professeur Sakamura, lequel estime que cela doit valoir sur internet, au sein de réseaux communautaires, comme dans la société réelle. Signalons enfin pour terminer que M. Sakamura, tout en reconnaissant et respectant la puissance des Chinois et Sud-Coréens, martèle que le Japon reste une puissance technologique inventive « qui doit avoir plus confiance en elle-même pour proposer ses inventions dans le monde au lieu de trop souvent les penser pour le seul marché intérieur, bien que celui-ci puisse parfois suffire. »