C’était la promesse d’une révolution dans nos assiettes et celles de nos animaux. Ÿnsect, la licorne française qui voulait nourrir le monde avec des scarabées, vient de fermer boutique après avoir englouti 600 millions d’euros. Récit d’un crash industriel où la réalité a fini par rattraper la fiction.

La licorne française spécialisée dans l'élevage d'insectes à grande échelle vient de sombrer en liquidation judiciaire, mettant fin à sept années de promesses intenables. © Ynsect
La licorne française spécialisée dans l'élevage d'insectes à grande échelle vient de sombrer en liquidation judiciaire, mettant fin à sept années de promesses intenables. © Ynsect

Il y a encore trois ans, Ÿnsect incarnait le rêve absolu de la French Tech. Des bureaux parisiens bourdonnants, des maquettes d'usines futuristes et une vision qui claquait comme un slogan : sauver la planète grâce au Tenebrio molitor, ce petit ver de farine transformé en or brun. Les investisseurs, de l'État français à la superstar Robert Downey Jr., s'étaient pressés au portillon, séduits par cette belle histoire d'agronomie 2.0. Aujourd'hui, le silence est retombé sur le site d'Amiens. Le tribunal de commerce d'Evry a sifflé la fin de la récréation ce 1er décembre 2025, laissant sur le carreau des centaines de salariés et une question lancinante : comment peut-on lever plus d'un demi-milliard sans jamais réussir à vendre ses produits ?

La folie des grandeurs face au mur de la réalité

L'histoire d'Ÿnsect ressemble à celle d'Icare, version protéinée. L'entreprise a voulu courir avant de savoir marcher, construisant la plus grande ferme verticale du monde avant même d'avoir validé son modèle économique. C'était audacieux, c'était brillant, mais c'était surtout incroyablement risqué. On a vu sortir de terre des infrastructures dignes de la NASA pour élever des insectes qui, au final, devaient finir en croquettes pour chats ou en nourriture pour poissons.

Le décalage était presque comique si les conséquences n'étaient pas si dramatiques. D'un côté, des ingénieurs de haut vol peaufinaient des robots autonomes pour nourrir les larves ; de l'autre, les commerciaux peinaient à justifier le prix exorbitant de cette farine premium face au bon vieux soja. L'équation était impossible : vouloir faire du haut de gamme avec une commodité. Ÿnsect a tenté de tout faire en même temps : l'alimentation animale, les engrais, et même la consommation humaine avec des burgers aux vers. À force de chasser trois lièvres à la fois, le chasseur s'est perdu dans la forêt.

La startup avait lancé l'Ÿnfarm, présentée comme la plus grande ferme d'insectes du monde, à Poulainville près d'Amiens. © Ynsect
La startup avait lancé l'Ÿnfarm, présentée comme la plus grande ferme d'insectes du monde, à Poulainville près d'Amiens. © Ynsect

Pendant ce temps, la trésorerie fondait comme neige au soleil. Entre 2020 et 2023, pour chaque euro gagné, l'entreprise en perdait plus de cent. Une performance qui force presque le respect par son ampleur. Les signaux d'alarme clignotaient rouge vif, mais la fuite en avant continuait, alimentée par des levées de fonds successives qui ressemblaient de plus en plus à une transfusion sanguine sur un patient en arrêt cardiaque.

Un symbole douloureux pour la French Tech

La chute d'Ÿnsect n'est pas un accident isolé, c'est le symptôme d'un mal plus profond qui ronge l'écosystème tech français. On adore financer les belles idées, les laboratoires de recherche et les prototypes rutilants. Mais quand vient l'heure de l'industrialisation, du cambouis et des marges serrées, l'enthousiasme retombe souvent comme un soufflé.

L'effondrement d'Ÿnsect ne relève pas d'une simple malchance entrepreneuriale. © Ynsect

Cette faillite résonne cruellement dans une année 2025 déjà marquée par une hécatombe d'entreprises. Elle rappelle que l'argent magique n'existe pas et que la deep tech ne peut pas s'affranchir des règles basiques du commerce. Construire une usine, c'est bien ; avoir des clients qui paient, c'est mieux. La comparaison avec Innovafeed, le rival historique qui a choisi la prudence plutôt que la flamboyance, est cruelle. Pendant qu'Ÿnsect cherchait la lumière des projecteurs, d'autres creusaient leur sillon, doucement mais sûrement.

Il reste aujourd'hui un immense gâchis et une leçon d'humilité à 600 millions d'euros. L'usine de Dole, sauvée in extremis par le fondateur Antoine Hubert, subsiste comme le dernier vestige de cette ambition démesurée. Peut-être qu'un jour, les insectes nourriront vraiment le monde. Mais ce ne sera probablement pas grâce aux licornes qui préfèrent le storytelling à la rentabilité.

Source : Tech Crunch