EXCLUSIF – Le 12 février prochain, Ariane 6 effectuera son premier vol en configuration Ariane 64, avec quatre boosters P120C et 32 satellites Amazon Leo. Un véritable tournant pour un lanceur européen qui s'affirme.

Ariane 6 lance sa version Ariane 64 avec quatre boosters P120C le 12 février 2026. © Arianespace
Ariane 6 lance sa version Ariane 64 avec quatre boosters P120C le 12 février 2026. © Arianespace

Après quatre lancements réussis en 2025, le lanceur européen Ariane 6 s'apprête à ouvrir une nouvelle page de son histoire. Le géant va profiter, dans quelques jours, du placement de 32 satellites Amazon Leo en orbite basse pour dévoiler sa version musclée, Ariane64 et ses quatre boosters P120C. Arnaud Demay, chef de projet sur le programme Ariane 6, et André Lafond, directeur du programme boosters, ont répondu aux questions de Clubic, pour nous éclairer sur cette montée en puissance.

De deux à quatre boosters, Ariane 6 double sa capacité de lancement

Sur le papier, passer de deux à quatre boosters peut sembler anodin. Dans les faits, c'est une tout autre histoire. Nos deux techniciens le rappellent. « Les quatre boosters P120C sont le vrai muscle de cette version, ils fournissent plus de 90% de la poussée nécessaire au décollage. » Chaque booster développe 350 tonnes de poussée. Couplés au moteur Vulcain 2.1, ils génèrent 1 500 tonnes de force brute pour arracher 800 tonnes de fusée à la gravité terrestre. Du lourd, littéralement.

Cette débauche d'énergie repose sur un principe simple, le propergol solide. Contrairement aux moteurs liquides, ces boosters fonctionnent comme des feux d'artifice géants. Une fois allumés, il est impossible de les éteindre. Pendant les deux premières minutes du vol, ils brûlent leur mélange à base de perchlorate d'ammonium (le composant principal, fabriqué à Toulouse), ce qui permet de propulser le lanceur hors de l'atmosphère, avant de se détacher à l'aide d'un système pyrotechnique parfaitement synchronisé, produit par une filiale d'ArianeGroup, Pyroalliance.

Pour cette mission VA267, Ariane 6 arbore aussi une nouvelle silhouette. Sa coiffe est longue de 20 mètres (contre 14 sur les vols précédents) et abrite un dispenseur capable de larguer 32 satellites d'Amazon Leo, un par un. Pour supporter cette masse accrue, l'adaptateur de charge utile a lui-même été renforcé avec des couches composites supplémentaires aux endroits les plus fortement contraints. Le lanceur culmine désormais à 62 mètres, soit 6 de plus qu'en configuration Ariane 62. Le géant embarque 20 tonnes de charge utile, du jamais vu pour le programme de l'entreprise française. Et ce n'est qu'un début, nous promet ArianeGroup.

Ariane 6, comme un bus spatial pour les constellations

La fusée est donc équipée de quatre boosters P120C. Ces derniers ne sont qu'une étape. Car dès cette année, ArianeGroup fera voler les moteurs P160C, encore plus costauds. « Les moteurs P160C offriront une poussée moyenne encore plus élevée, permettant de transporter des charges utiles plus lourdes ou d'augmenter la flexibilité des missions », nous dit Arianespace. Les nouveaux boosters seront plus longs, plus puissants, et ils conserveront le même diamètre. L'idée était de ne pas toucher à l'architecture générale du lanceur, pour faciliter la transition.

Derrière tout cela il faut évoquer la vision industrielle plus large d'ArianeGroup. Les P120C ne servent pas qu'Ariane 6 par exemple, puisqu'ils équipent aussi la fusée Vega-C, l'autre lanceur européen, comme étage principal. Cette mutualisation permet de réduire les coûts de développement et de simplifier la production, qui se fait dans les mêmes ateliers. Un même composant pour deux lanceurs, c'est moins de chaînes d'approvisionnement à gérer et plus de volumes à négocier avec les sous-traitants.

Mais le véritable atout d'Ariane 6 pour les constellations se cache dans son étage supérieur. Son moteur Vinci peut se rallumer trois fois pendant le vol, une prouesse qui permet de visiter plusieurs orbites. L'Auxiliary Power Unit (APU), un moteur auxiliaire, complète le dispositif en corrigeant la trajectoire entre chaque largage. « Ariane 6 fonctionne comme un bus, mais dans l'espace ! » À chaque largage de satellite, l'APU compense le changement de masse et maintient la stabilité pour éviter toute collision. Trente-deux fois de suite. Le moteur Vinci s'allumera une dernière fois en fin de mission pour la désorbitation de l'étage supérieur.

Ariane 6 au décollage. © Arianespace
Ariane 6 au décollage. © Arianespace

ArianeGroup vise 9 lancements par an d'ici 2027

Ces boosters racontent une histoire de coopération européenne. Le site du Haillan fabrique les tuyères et protections thermiques. Issac moule les structures. Toulouse produit le perchlorate d'ammonium, l'ingrédient principal du propergol. L'Italie et l'Espagne complètent le puzzle. Puis tout converge vers Kourou, en Guyane, où nous serons dans quelques jours et où le propergol est malaxé, coulé dans les structures. Enfin, chaque booster est assemblé directement sur le pas de tir. Plusieurs mois de production sont nécessaires pour chaque tube.

Cette organisation multisite pose des défis titanesques. « Les principaux défis industriels, précise ArianeGroup, concernent la production des boosters, la disponibilité des infrastructures de lancement et l'approvisionnement de toutes les pièces venant de toute l'Europe. ». Coordonner des dizaines d'entreprises réparties dans plusieurs pays européens pour tenir les délais exige une maîtrise d'œuvre sans faille. C'est le rôle d'ArianeGroup, architecte de cette chaîne de valeur européenne qui vise 9 lancements annuels en cadence stabilisée d'ici 2027, et jusqu'à 8 dès cette année.

Au-delà de la prouesse technique, il y a un marché à conquérir. Les constellations en orbite basse (Amazon Leo, Starlink, OneWeb) explosent et redessinent le paysage spatial. « Ce lancement démontre la capacité d'Ariane 6 à répondre aux besoins croissants du marché des constellations, c'est une première en Europe », nous explique la société. Le message à retenir, c'est que le Vieux continent aussi peut déployer des méga-constellations. Outre les constellations commerciales, Ariane 64 vise également des missions scientifiques, de télécommunications et de défense pour des satellites massifs, avec des projets de constellations européennes souveraines en développement.

Et face à SpaceX et ses lanceurs réutilisables, ArianeGroup mise sur la modularité (2 ou 4 boosters selon les besoins), la flexibilité (deux tailles de coiffes) et la précision du déploiement multi-orbites. L'approche est peut-être différente, mais l'ambition est identique : rester dans la course. La suite ? La maison-mère ArianeGroup planche déjà sur des boosters encore plus performants et des processus de fabrication optimisés. La montée en puissance ne fait que commencer.