La licence open source la plus utilisée au monde contient une ambiguïté vieille de 18 ans. Il a fallu un fork européen pour la faire exploser.

OnlyOffice a publié le 21 avril une lettre ouverte adressée au consortium Euro-Office. L'éditeur letton y rejette l'interprétation de la Free Software Foundation sur sa propre licence, l'AGPLv3. Le différend porte sur une question jamais tranchée dans le logiciel libre. Un logo d'entreprise constitue-t-il une « attribution d'auteur » au sens de la licence ?
Le nœud juridique : Section 7(b) de l'AGPLv3
Le texte de la licence, rédigé en 2007, autorise les auteurs à exiger la « préservation d'attributions d'auteur raisonnables ». OnlyOffice s'appuie sur cette clause depuis mai 2021 pour imposer l'affichage de son logo dans tout produit dérivé. Fin mars, le consortium Euro-Office (IONOS, Nextcloud, Proton et une dizaine d'autres acteurs) a retiré ce logo en créant son fork.
Nextcloud argue que l'exigence crée une contradiction interne. La licence impose d'afficher le logo OnlyOffice, mais refuse en même temps tout droit d'usage de la marque. Résultat : un distributeur est obligé d'utiliser un élément… qu'il n'a pas le droit d'utiliser. La FSF a pris position en janvier 2026 via un billet de blog. Pour la fondation, une « attribution d'auteur » désigne une personne physique, pas un logo commercial. L'affaire est devenue un cas d'école pour l'interprétation de l'AGPLv3.
OnlyOffice répond que le texte de 2007 ne définit nulle part le terme « attributions d'auteur ». L'éditeur considère que le billet de la FSF est un avis, pas un amendement à la licence. Il a d'ailleurs saisi la FSF le 6 avril pour clarification, sans réponse à ce jour.
Un compromis qui ressemble à un ultimatum
La lettre ouverte propose une voie de sortie. OnlyOffice demande qu'Euro-Office affiche une page « À propos » identifiant clairement le projet d'origine. Les mentions dans le code source devront être conservées. Les descriptions publiques du dépôt devront indiquer qu'Euro-Office est une œuvre dérivée. En apparence, l'éditeur recule sur le logo. En pratique, il exige une traçabilité complète de la filiation logicielle.
Le contexte géopolitique complique la lecture. OnlyOffice est domicilié en Lettonie, mais le développement présente des liens documentés avec la Russie. Le concurrent Collabora (qui n'est pas en reste sur les questions de conflit) ne manque pas de le souligner. Euro-Office, de son côté, se positionne comme une suite « souveraine » européenne. Le mot a son poids dans un appel d'offres public en 2026.
La question reste ouverte. Si un logo commercial peut être imposé dans un fork open source, la liberté de modifier le code perd une partie de son sens. Si le logo tombe, les éditeurs perdent leur dernier levier de visibilité sur les dérivés. L'AGPLv3 a 18 ans, et personne n'avait encore forcé cette lecture.