Intel n'avait jamais confié les plans de ses cœurs x86 à personne. Une startup du Delaware née il y a deux mois, dirigée par un vieux compagnon d'investissement de Lip-Bu Tan, vient d'obtenir cette faveur.

Depuis plus de quarante ans, le x86 fonctionne comme un club à deux membres. Intel et AMD se partagent l'architecture qui fait tourner l'essentiel des ordinateurs et des serveurs de la planète, et tous deux ont passé des décennies à en garder les clés bien au chaud. Reuters a révélé mercredi qu'Intel prévoit d'en confier un morceau à RosaicLabs, une société immatriculée en mai dans le Delaware, dont le patron investit aux côtés du PDG d'Intel depuis des années.
Du code source, pas des brevets
Ce qui change de mains porte un nom peu séduisant : du RTL, pour register-transfer level. Il s'agit de la description d'un processeur dans un langage dédié, registre par registre, opération logique par opération logique. Le code source de la puce, en somme, celui à partir duquel on synthétise, on place, on route, puis on grave. La nuance avec un brevet compte plus qu'il n'y paraît. Un brevet vous donne le droit de ne pas être poursuivi ; le RTL, lui, vous donne un moteur qui tourne déjà, avec ses bancs d'essai. Un vétéran du secteur interrogé par l'agence résume l'affaire en expliquant que le destinataire obtient une exposition complète à la propriété intellectuelle d'Intel et peut bâtir sa propre puce à partir de là.
La technologie concernée, Atom, traîne une réputation d'échec un peu injuste. Née en 2008 pour les netbooks, la gamme devait contester à Arm le terrain des appareils mobiles, et elle a perdu cette bataille sans appel. Sauf que sa lignée a survécu deux fois. Elle a d'abord donné les cœurs basse consommation qui équipent aujourd'hui les processeurs hybrides d'Intel. La marque reste par ailleurs vivante sur l'embarqué et les équipements réseau, avec un rafraîchissement de la série P au premier trimestre. Ce n'est donc pas une relique que reçoit Rosaic.
La société elle-même n'a ni site web ni page LinkedIn, ce qui reste courant pour une jeune pousse du silicium préférant travailler à l'abri. Son dirigeant est Amarjit Gill, investisseur chevronné qui avait aidé Lip-Bu Tan à constituer l'équipe fondatrice de Rivos, rachetée l'an dernier par Meta au nez et à la barbe d'Intel (Tan présidait alors Rivos, ce qui n'avait pas dû simplifier les discussions). Les deux hommes avaient également misé ensemble, au stade de l'amorçage, sur Nuvia, revendue depuis à Qualcomm (non sans fracas). Un amendement aux statuts daté du 24 juillet laisse entrevoir un tour d'amorçage d'une dizaine de millions de dollars. Intel n'a pas souhaité commenter.
Le verrou dont Intel dispose tient moins bien qu'on ne l'imagine
Le rapprochement entre les décisions d'Intel et le portefeuille personnel de son patron n'a rien de nouveau (et la pratique en elle-même n'est pas nouvelle parmi les ténors de la tech). Une enquête publiée en décembre dernier documentait au moins trois cas où l'entreprise avait exploré des rachats ou investi via son bras financier dans des sociétés où Tan détenait des intérêts. Son conseil d'administration lui avait d'ailleurs opposé un conflit d'intérêts lorsqu'il avait proposé de racheter Rivos. Des règles de déport encadrent depuis les décisions d'investissement, mais un transfert de technologie n'en est pas une, et personne n'a établi qu'elles s'appliquaient ici. Le patron d'Intel avait déjà essuyé une demande de démission de Donald Trump pour des motifs voisins, un épisode dont nous détaillions les ressorts à l'époque.
On pourrait objecter qu'Intel garde la main, puisque commercialiser des puces x86 suppose une licence que seul Intel peut accorder. L'argument paraît solide jusqu'à ce qu'on regarde ce qui est arrivé à Arm, précisément sur Nuvia. Après le rachat par Qualcomm pour 1,4 milliard de dollars, le Britannique avait résilié la licence d'architecture au motif qu'on ne lui avait pas demandé son accord. Il réclamait ensuite en justice la destruction pure et simple des travaux. Le tribunal fédéral du Delaware lui a donné tort en décembre 2024, puis confirmé ce jugement en septembre 2025. L'appel devant la cour du troisième circuit reste pendant. Autant dire que les protagonistes de l'affaire Rosaic connaissent le dossier par cœur, et depuis le bon côté de la barre.
Pendant ce temps, l'Europe cherche toujours le moyen de se doter de processeurs souverains. La Commission a proposé début juin un Chips Act 2.0 chiffrant les besoins à 120 milliards d'euros d'ici 2035, dont trente pour une seule fonderie avancée. Le premier texte, doté de 43 milliards, avait vu son objectif jugé hors d'atteinte par la Cour des comptes européenne. Nous avions décortiqué ce virage stratégique de Bruxelles, qui consiste désormais à garantir les achats plutôt qu'à subventionner les usines. La méthode précédente avait montré ses limites, Intel ayant renoncé à son site de Magdebourg malgré 9,9 milliards de subventions allemandes promises. Ses derniers résultats trimestriels montrent d'ailleurs que sa fonderie reste déficitaire, en dépit d'une croissance de 31 %.