Si la plupart des ministères paient chaque année leurs licences Microsoft, la gendarmerie et le fisc ont remplacé la suite Office par des logiciels libres il y a une vingtaine d'années déjà. Un choix que la Cour des comptes cite en exemple, sans en cacher les limites.

Depuis une vingtaine d’années, la gendarmerie et la DGFiP ont remplacé la suite Office de Microsoft par des logiciels libres. © eRHa Lens / Shutterstock
Depuis une vingtaine d’années, la gendarmerie et la DGFiP ont remplacé la suite Office de Microsoft par des logiciels libres. © eRHa Lens / Shutterstock

La gendarmerie nationale et la direction générale des finances publiques (DGFiP) font figure d’exception dans un État encore largement équipé en logiciels Microsoft. Dans son rapport du 22 octobre sur les outils bureautiques de l'État, la Cour des comptes s'attarde sur deux administrations qui ont tourné le dos aux logiciels bureautiques de Microsoft : la gendarmerie nationale et la direction générale des finances publiques (DGFiP). La première a poussé la logique jusqu'au système d'exploitation, la seconde a surtout misé sur LibreOffice pour alléger sa facture. Leur parcours dit beaucoup de ce qu'il faut pour réussir, ou rater, une sortie de Microsoft.

72 000 ordinateurs sous Linux, comment la gendarmerie a tourné le dos à Microsoft

Les plus anciens et affûtés de la tech d'entre nous se souviendront qu'au début des années 2000, la direction générale de la gendarmerie nationale avait décidé de faire basculer son informatique vers le logiciel libre, dont le code est ouvert, modifiable et réutilisable par tous. La première étape fut de remplacer Office par la suite OpenOffice sur l'ensemble des postes. Cette dernière a ensuite cédé sa place à LibreOffice au cours des années 2010, un changement passé presque inaperçu chez les gendarmes, selon la direction générale. L'intérêt était alors de respecter les standards ouverts et ne plus dépendre des éditeurs commerciaux.

La gendarmerie est ensuite allée plus loin encore, en s'attaquant à Windows lui-même. Sa distribution Linux maison, GendBuntu, équipe aujourd'hui 72 000 ordinateurs portables. Les messageries reposent elles aussi sur des logiciels libres, les derniers comptes Outlook ayant été supprimés en 2024, et l'outil de partage de documents Partage NG sert à plus de 100 000 policiers et gendarmes aujourd'hui. Même la gestion électronique des documents repose sur un outil libre. Cette architecture centralisée jouit du fait que deux à trois personnes suffisent pour gérer les droits d'accès au niveau national, un vrai avantage.

Le tout-libre connaît pourtant ses exceptions. Environ 2 500 postes restent sous Windows et Office, pour échanger avec les autres ministères, notamment sur les questions budgétaires, ou faire tourner des logiciels métier qui ne fonctionnent que sous Windows, comme ceux liés aux plaques d'immatriculation ou à la vidéosurveillance. Et quand la gendarmerie a testé en 2022 une plateforme collaborative propriétaire de Dassault Systèmes, l'expérience a tourné court. Elle fut rejetée par la plupart des services et fut même abandonnée après onze mois et 2,3 millions d'euros dépensés, dont un million issu du plan France Relance. Le ministère de l'Intérieur estime que le coût, les politiques tarifaires et les stratégies des éditeurs propriétaires constituent un obstacle à un usage durable par l'administration.

Outlook n’a plus droit de cité à la gendarmerie, et la DGFiP lui préfère le logiciel libre Thunderbird. © BigTunaOnline / Clubic
Outlook n’a plus droit de cité à la gendarmerie, et la DGFiP lui préfère le logiciel libre Thunderbird. © BigTunaOnline / Clubic

À la DGFiP, LibreOffice plutôt que Word, pour des raisons d’argent

À la DGFiP, la motivation a d'abord été financière. La direction a progressivement abandonné Microsoft Office à la fin des années 2000, principalement à cause de son coût, et a fait de LibreOffice sa suite bureautique principale. Sa messagerie a été refondue à partir de 2015 dans le cadre d'un programme interministériel bâti sur des briques libres, auquel elle a contribué avec les ministères de l'Intérieur et de la Transition écologique. Chez les agents, c'est le logiciel libre Thunderbird qui s'affiche à l'écran. Le fisc ne fait pas pour autant du libre une religion, puisque pour sa plateforme collaborative Novae, la DGFiP s'appuie sur le logiciel d'un éditeur français, enrichi des services de l'État comme la messagerie Tchap et de développements sur mesure commandés à l'éditeur, par exemple pour réserver salles et matériels.

Quelques cadres ont d'ailleurs conservé Microsoft Office, notamment ceux qui échangent beaucoup avec l'extérieur ou qui ont besoin de fonctions avancées d'Excel. La direction reconnaît aussi un enjeu d'attractivité. Les agents qui arrivent d'autres organisations doivent s'adapter, et certains hauts fonctionnaires tiennent aux outils qu'ils utilisaient ailleurs. Le libre impose donc un effort d'adaptation que l'administration ne peut pas négliger.

Selon les enquêtes internes, 87 % des agents de la DGFiP se disent satisfaits de LibreOffice, adopté à la place de Microsoft Office. © Clubic

Les agents, eux, ne semblent en tout cas pas regretter l'illustre Word. Selon les enquêtes internes citées par la Cour, LibreOffice satisfait 87 % des agents de la DGFiP, et Novae 82 %. Au ministère de l'Intérieur, où à peine plus d'un poste sur dix dispose d'une licence Office hors gendarmerie, 95 % des répondants utilisent LibreOffice et 72 % s'en disent satisfaits. Plus largement, la Cour constate que la satisfaction ne dépend guère du choix entre logiciels libres et propriétaires. Ce sont surtout les habitudes des agents, la formation et l'accompagnement qui font la différence.

Sortir de Microsoft, un pari rentable mais exigeant

Sur le plan financier, l'avantage du libre ne fait pas débat. Une licence Microsoft Office coûte entre 150 et 200 euros par agent et par an selon la DINUM, la direction du numérique de l'État, quand LibreOffice est gratuit en version installée et que ses déclinaisons en ligne, comme Collabora, ne coûtent que quelques centimes par utilisateur. Le ministère de l'Intérieur, gendarmerie comprise, affiche ainsi une dépense de 20 euros par poste pour ses outils bureautiques et collaboratifs, contre 87 euros en moyenne dans l'État, un chiffre que la Cour prend avec des pincettes. En généralisant les logiciels libres installés sur les postes, sur le modèle de Bercy et de l'Intérieur, l'État économiserait de 30 à 65 millions d'euros par an, selon la Cour. Le libre n'est pas gratuit pour autant. Aux licences se substituent des frais d'intégration et de support, et il réclame des compétences techniques pointues, rares et très recherchées.

La bascule peut aussi échouer, et le ministère de la Culture l'a appris à ses dépens. Passé au libre dans les années 2000, il est revenu à Microsoft Office à la fin des années 2010. Le cabinet du ministre était resté sous Office, et les désagréments dans les échanges de fichiers avec les directions ont eu raison du libre. Il est depuis passé à Microsoft 365 et affiche le coût par poste le plus élevé de l'État, soit 378 euros par an. À la Transition écologique, où le libre est pourtant une vieille culture d'ingénieurs, les cadres réclament la suite Microsoft avec insistance, même si le ministère limite encore à 10 000 le nombre de licences Office pour 25 000 postes. Les ministères qui mélangent les deux mondes citent les mêmes points irritants, avec des macros et tableaux croisés dynamiques difficiles à reproduire, des documents qui s'affichent mal d'un logiciel à l'autre, et des agendas incompatibles.

Pour réussir, les directions du numérique souhaitent une démarche claire et soutenue au plus haut niveau, un accompagnement des agents dans la durée et une offre logicielle resserrée. L'Éducation nationale, qui propose à ses agents LibreOffice et sa déclinaison en ligne Collabora en plus de Microsoft Office, a ainsi misé sur des formations ciblées et un réseau d'« ambassadeurs » internes. Notons que le référentiel général d'interopérabilité de l'État recommande le format ouvert ODF plutôt que ceux de Microsoft. Et le mouvement gagne d'ailleurs le sommet de l'administration. En avril 2026, la DINUM a annoncé qu'elle allait à son tour quitter Windows pour Linux sur les postes de ses agents, avec deux configurations maison baptisées Sécurix et Bureautix. La Cour des comptes pousse l'État à aller plus loin, en engageant dès 2027 une migration de trois à quatre ans vers des outils bureautiques libres en ligne.