Le Sénat a adopté ce mercredi 8 avril une proposition de loi instaurant une présomption d'utilisation des œuvres protégées par les intelligences artificielles. Ce texte oblige désormais les développeurs à prouver techniquement qu'ils n'ont pas puisé dans les répertoires culturels pour entraîner leurs modèles.

Désormais, la justice partira du principe que l'IA a exploité les contenus culturels disponibles, et la charge de la preuve reviendra aux entreprises technologiques - ©Victor Velter / Shutterstock
Désormais, la justice partira du principe que l'IA a exploité les contenus culturels disponibles, et la charge de la preuve reviendra aux entreprises technologiques - ©Victor Velter / Shutterstock

La France a choisi de bousculer le rapport de force entre la Silicon Valley et le monde de la création. Laure Darcos et ses collègues sénateurs ont validé un texte court qui s'attaque au cœur du problème technique de l'IA générative.

Jusqu'ici, un photographe ou un écrivain devait apporter la preuve matérielle que ses travaux avaient servi à nourrir un algorithme. Cette mission était presque impossible car les bases de données d'entraînement demeurent des boîtes noires opaques pour le public.

La nouvelle législation inverse totalement les rôles. Désormais, la justice partira du principe que l'IA a exploité les contenus culturels disponibles, et la charge de la preuve reviendra aux entreprises technologiques.

Le crash-test de la transparence technique

Les entreprises comme OpenAI ou Anthropic vont devoir revoir l'architecture de leurs journaux d'entraînement pour répondre aux futures injonctions judiciaires. Laure Darcos a précisé que cette règle s'applique aux fournisseurs de modèles mais aussi aux systèmes d'IA qui les déploient.

Si un artiste lance une procédure civile, le juge pourra exiger des preuves concrètes de la part du géant de la tech pour écarter la présomption de vol. Laurent Lafon a souligné durant les débats que cette mesure garantit enfin l'effectivité du droit d'opposition, le fameux « opt-out » européen, qui n'était qu'une option théorique sans moyen de contrôle réel.

Cette modification du Code de la propriété intellectuelle va forcer les acteurs du secteur à documenter avec une précision chirurgicale chaque source de données. Un fournisseur qui ne pourra pas lister l'origine de ses milliards de paramètres s'exposera à des condamnations automatiques. La loi s'appliquera même aux instances judiciaires qui sont déjà en cours au moment du vote, ce qui pourrait accélérer le règlement des litiges actuels entre les éditeurs de presse et les laboratoires de recherche. Sur Clubic, on suit le dossier de près et on évoquait déjà la déclaration de guerre du Sénat contre le pillage des œuvres dès juillet dernier.

Une exception française face au lobbying européen

La France se place en pionnière mondiale avec ce dispositif, mais le texte doit encore franchir l'étape de l'Assemblée nationale. Mais cette initiative pourrait entrer en collision avec les intérêts des pépites locales comme Mistral AI. Ces jeunes pousses craignent que des obligations trop strictes de traçabilité ne freinent leur capacité d'innovation face aux mastodontes américains. Pourtant, Laure Darcos a maintenu son cap pour protéger la souveraineté culturelle du pays. Le Conseil d'État a d'ailleurs confirmé que cette loi respectait la Constitution et le cadre juridique de l'Union européenne le 19 mars dernier.

Si cette proposition de loi est adoptée définitivement, la France sera le premier pays au monde à mettre en place une telle législation. Le texte va maintenant être examiné à l'Assemblée nationale, où les débats s'annoncent beaucoup plus compliqués. Les députés devront trancher entre la protection absolue des auteurs et la compétitivité d'une filière technologique française en pleine ascension.

Source : Sénat