À Abou Dhabi, une application renouvelle une carte d'identité, réserve un rendez-vous médical et règle une amende de stationnement, parfois avant même que l'utilisateur en fasse la demande. Ce modèle de gouvernement piloté par l'IA repose toutefois sur un contexte politique qu'aucune démocratie ne peut reproduire.

TAMM

Pendant que les pays occidentaux débattent encore de la manière d'encadrer l'intelligence artificielle, l'émirat d'Abou Dhabi l'a déjà intégrée au fonctionnement quotidien de son administration. L'application TAMM, dont le nom arabe signifie "c'est fait", en est la vitrine.

Une administration pilotée par une IA qui agit avant qu'on le lui demande

TAMM couvre l'essentiel des démarches administratives d'un résident d'Abou Dhabi. L'application surveille les échéances liées à la carte d'identité nationale, à l'assurance santé ou à l'immatriculation d'un véhicule. Sa fonction AutoGov va plus loin : elle prend en charge les démarches et règle les sommes dues sans intervention de l'utilisateur. Une autre fonction, Snap & Report, permet de photographier un équipement défectueux, un lampadaire par exemple. L'IA analyse l'image, identifie le service concerné et lui transmet la demande. Le dossier ne peut être clôturé tant que l'utilisateur n'a pas confirmé que le problème est résolu, un mécanisme pensé pour garder un droit de regard sur le traitement de la requête.

TAMM

Cette bascule vers une administration pensée autour de l'IA résulte d'une politique engagée depuis près d'une décennie. Les Émirats arabes unis ont nommé le premier ministre chargé de l'intelligence artificielle au monde en 2017, avant d'ouvrir en 2019 la Mohamed bin Zayed University of Artificial Intelligence à Masdar City. Cette dernière est présentée comme la première université au monde entièrement consacrée à ce domaine. La stratégie nationale du pays vise à faire des Émirats une destination reconnue pour les talents mondiaux de l'IA d'ici 2031. Le cabinet PwC estime que cette technologie pourrait représenter 11% du PIB émirati d'ici 2030, soit environ 320 milliards de dollars pour l'ensemble du Moyen-Orient. Nous rapportions en 2025 une autre initiative du même ordre aux Émirats arabes unis, la rédaction de textes de loi assistée par IA, une réforme également rendue possible par l'absence de contre-pouvoirs institutionnels.

Mais ce modèle s'appuie sur une gouvernance qui concentre l'État et l'économie entre les mains d'une famille royale. Forcément cela facilite bien les chose et permet d'imposer des changements profonds qu'aucun gouvernement élu ne pourrait mettre en œuvre. Et ne soyons pas dupes. Une application qui agit au nom de l'utilisateur et qui centralise le renouvellement d'une carte d'identité, une amende ou un rendez-vous médical… en voilà aussi un dispositif de surveillance bien léché ! L'infrastructure qui règle une amende de stationnement collecte, par la même occasion, une quantité importante de données sur la vie de chaque résident.

Le déploiement de cette stratégie se poursuit malgré un climat régional tendu par le conflit avec l'Iran, qui a ravivé les craintes liées à la menace d'attaques dans la région. Les autorités émiraties affirment vouloir travailler à la fois avec les États-Unis et la Chine pour poursuivre ce développement technologique. Washington a récompensé cette coopération : nous apprenions début juillet que le département américain du Commerce assouplissait ses règles d'exportation de puces d'intelligence artificielle et de matériel militaire vers les Émirats arabes unis, une mesure vue comme la contrepartie de plusieurs décennies de coopération sécuritaire dans la région.

Source : Axios