De nouveaux éléments confirment que le Maroc a bel et bien utilisé le logiciel espion Pegasus contre sept ministres français entre 2019 et 2020. Les mêmes documents révèlent que Paris a, de son côté, négocié pendant plusieurs mois l'achat de cet outil avant que l'Élysée n'y oppose son veto.

7 ministres français espionnés par le Maroc : voici ce que révèle la nouvelle enquête Pegasus ©Shutterstock
7 ministres français espionnés par le Maroc : voici ce que révèle la nouvelle enquête Pegasus ©Shutterstock

Cette enquête s'appuie sur le témoignage inédit d'un ancien agent du renseignement marocain et sur une note confidentielle de la DGSE. Elle est publiée par Forbidden Stories et ses partenaires, dont la cellule investigation de Radio France, au moment même où une délégation française se trouve à Rabat.

Comment les marqueurs de Pegasus ont trahi le Maroc

En juillet 2021, l'ANSSI, l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, examine l'iPhone XS de Sébastien Lecornu, alors ministre des Outre-mer. Les techniciens de l'agence relèvent des indices de compromission. Cinq ans plus tard, l'enquête confirme la présence de ces mêmes traces dans les téléphones de sept ministres ou anciens ministres, ciblés entre 2019 et 2020 : Lecornu, mais aussi Florence Parly, Jean-Michel Blanquer, Jacqueline Gourault, François de Rugy, Julien Denormandie et Emmanuelle Wargon. Les marqueurs retrouvés sur ces appareils correspondent à ceux identifiés par le Security Lab d'Amnesty International sur les téléphones du journaliste marocain Omar Radi et d'un porte-parole sahraoui.

Pegasus a bien évolué et il infecte désormais un smartphone sans la moindre action de la victime : pas de lien à ouvrir, pas de pièce jointe à télécharger. Le logiciel exploite des failles dans des applications comme WhatsApp ou iMessage pour s'installer à distance. Il accède ensuite aux appels, aux messages, à la géolocalisation et au micro de l'appareil. Un ancien agent de la Direction de la surveillance du territoire (DGST), rebaptisé Safir pour préserver son anonymat, explique que ce mode d'infection "zéro clic" a rapidement supplanté des méthodes plus artisanales, comme la vente de téléphones pré-infectés dans la région du Rif lors des manifestations de 2016 et 2017. Une note de la DGSE datée de novembre 2022 établit que le Maroc, comme les Émirats arabes unis, utilise des produits NSO depuis 2017 au moins, via une société émiratie intermédiaire nommée Al Fahad.

Malgré ces éléments, l'enquête judiciaire ouverte en France en 2021 avance lentement. Ni les autorités marocaines ni les autorités israéliennes n'ont coopéré avec le magistrat instructeur Serge Tournaire, la justice marocaine ayant même refusé d'exécuter une commission rogatoire. Et ce n'est pas un cas isolé, nous rapportions début juillet qu'un eurodéputé chargé d'enquêter sur ce même logiciel au Parlement européen en avait lui-même été victime pendant ses travaux.

Paris a, lui aussi, envisagé d'acheter Pegasus

Mais la France n'est pas en reste. Plusieurs services de l'État, dont la DGSI, ont mené des discussions avec des représentants de NSO ou des intermédiaires jusqu'en 2021, pour un budget compris entre 60 et 80 millions d'euros. Selon ces documents, Emmanuel Macron aurait finalement refusé que les services signent avec NSO, en invoquant un risque de réputation et des enjeux de souveraineté. Ces négociations se sont déroulées au moment même où plusieurs membres de son gouvernement étaient déjà, sans le savoir, dans le viseur du Maroc.

Sur le plan judiciaire, deux anciens dirigeants de NSO, Omri Lavie et Shalev Hulio, ont été entendus en février dernier sous le statut de témoin assisté, une audition révélée par Mediapart. Ce sont, à ce stade, les deux seules personnes concernées par cette mesure dans le dossier français.

Cette affaire n'a pas empêché un rapprochement diplomatique entre les deux pays. En octobre 2024, Emmanuel Macron reconnaît la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Pour l'avocat parisien Joseph Breham, défenseur de plusieurs militants sahraouis et lui-même visé par Pegasus, ce revirement pose question. Il se demande ce que le Maroc a pu découvrir sur les personnalités visées. Et le poids que cela lui donne aujourd'hui face à Paris.