Sur WikiMasters, les joueurs ouvrent des paquets de cartes virtuelles et tombent sur la fiche Wikipédia d'une rivière belge ou d'un téléfilm américain de Noël, avant de les échanger ou de les revendre aux enchères. Chaque jour, 330 000 joueurs sont actifs sur ce site québécois lancé en mars, et 95 % d'entre eux viennent de France.

Attrapez-les toutes ! Ou presque. Naïm Ouellet a trouvé l'idée de WikiMasters sur un forum de développeurs. Un internaute racontait recevoir chaque matin un article Wikipédia tiré au hasard par un petit programme. Ce Québécois de 24 ans a alors puisé dans l'API de l'encyclopédie, dont les contenus sont réutilisables sous licence Creative Commons. « À l'ère des "résumés IA", j'estime que c'est une bonne chose de pousser les gens à s'informer depuis la source », a-t-il expliqué au Monde. En octobre 2025, la Fondation Wikimedia avait d'ailleurs mesuré une baisse d'environ 8 % de ses pages vues par des humains en un an, en grande partie à cause de l'IA générative. Mais en quelques semaines, ce développeur autodidacte a dû apprendre à gérer une économie virtuelle de cartes rares et les dérives de sa communauté.
Une audience dopée par Twitch et des cartes vendues aux enchères
Jusqu'à fin août, Naïm Ouellet comptait entre 200 et 500 inscriptions par jour. Puis des streameurs, dont ZeratoR et Anyme, ont ouvert des paquets en direct sur Twitch. Pendant le Z Event, entre le 3 et le 6 septembre, 19 000 personnes ont créé un compte, et environ 30 000 nouveaux joueurs arrivent désormais chaque jour, selon le créateur du jeu. SimilarWeb estime à près de 5,4 millions le nombre de visites sur WikiMasters entre le 21 et le 27 septembre, contre moins de 2 millions pour les trois mois d'été réunis.
Toutes les dix minutes, chaque joueur peut ouvrir gratuitement un paquet de cinq cartes, tirées au hasard dans les quelque 2,7 millions d'articles de la Wikipédia francophone. Leur niveau de rareté est fixé en fonction du nombre de consultations mensuelles de la page Wikipédia correspondante. Avec moins de 50 lectures par mois, une fiche est classée Commune, alors qu'il faut plus de 20 000 vues mensuelles pour obtenir le niveau Légendaire. Il n'existe ainsi que 1 700 cartes Légendaires. Les joueurs peuvent aussi défier leurs amis en duel, avec des quiz de culture générale construits à partir des articles associés, précise notre confrère du Courrier Picard.
Aux enchères, les joueurs paient parfois une carte Légendaire plusieurs dizaines de milliers de wikibidous. En défaussant une carte, un joueur gagne un seul wikibidou, quelle que soit sa rareté. Il peut aussi en acheter 2 500 pour 4,99 dollars canadiens. Pour 9,99 dollars canadiens par mois, les abonnés Pro reçoivent des paquets plus souvent et des cartes plus rares. D'après Numerama, cette formule est du « pay to win ».
Benjamin, ingénieur en développement Web de 29 ans, possède plus de 160 000 cartes. À la sortie de « L'Odyssée » de Christopher Nolan en France, le 15 juillet, il a vu le prix des cartes de mythologie augmenter nettement.
Cartes nazies et bogues : les failles de WikiMasters
Mickaël Schauli, secrétaire général de Wikimédia France, ne voit pas d'incompatibilité entre ce modèle payant et les valeurs de l'encyclopédie. Il espère même voir le jeu « ramener de nouvelles communautés vers Wikipédia et vers la contribution ». Mais il garde ses distances avec les collections de pages à caractère sexuel ou consacrées aux heures sombres de l'histoire. « Le fait de les accumuler et d'en faire collection, je trouve qu'il y a un petit peu quelque chose de malsain. Mais c'est un problème qui est de la responsabilité du développeur du jeu », prévient-il.
« Dès le début, pour se faire de l'argent dans les enchères, il fallait vendre des actrices X, des oiseaux ou des nazis », glisse Benjamin. Des joueurs continuent de miser gros sur des cartes liées à Adolf Hitler ou à des thèmes racistes et ultraviolents. Naïm Ouellet promet de mettre rapidement en place « des solutions automatisées et une équipe pour s'assurer que WikiMasters reste agréable pour tout le monde ». Pour Benjamin, cette réponse est insuffisante. « Il est factuel qu'une partie de la communauté est raciste, homophobe, antisémite… », dénonce-t-il.
Les plus de 11 000 membres du serveur Discord de WikiMasters signalent aussi des bogues et des lenteurs à répétition. Des tricheurs ont exploité des failles de conception pour miser automatiquement avec des robots ou ouvrir des paquets qui ne leur étaient pas destinés. Naïm Ouellet a appris la programmation sur son temps libre, puis a construit le site avec l'aide de l'IA générative. « Le code de WikiMasters a été écrit avec beaucoup d'assistance de Claude, d'Anthropic. C'est ce qui m'a permis de le déployer aussi rapidement », raconte-t-il. Le 9 septembre, il a enregistré la société Shoobidoo Labs Inc. au registre des entreprises du Québec avec deux associés.
Ensemble, ils veulent migrer le jeu vers des serveurs français et stabiliser le site avant de lancer une application.