On connaît tous Synology pour ce petit boîtier discret posé près de la box, celui qui sauvegarde les photos de famille et les documents qu’on a peur de perdre. Invités par la marque à Taipei pour le Computex 2026, nous en sommes repartis avec une autre image. Le spécialiste taïwanais du stockage nous a montré une entreprise qui a changé de dimension, et qui l’assume.

© Colin Golberg
© Colin Golberg

Pendant des années, Synology a incarné pour le grand public le serveur domestique accessible : un boîtier qu’on branche, qu’on remplit de disques et qu’on oublie dans un coin, rassuré de savoir ses fichiers à l’abri. Une réputation de simplicité qui a fait de la marque taïwanaise une référence dans nos foyers comme dans les petites entreprises.

Mais l’édition 2026 du Computex a renvoyé une tout autre image. Entre des chiffres jamais communiqués jusqu’ici, un virage assumé vers l’intelligence artificielle exécutée localement et un patron européen qui répond sans filtre aux questions qui fâchent, Synology nous a dévoilé une entreprise bien plus ambitieuse, et bien plus pragmatique, que le constructeur de NAS qu’on croyait connaître.

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Le boîtier du salon a grandi, beaucoup plus qu’on ne le croyait

Premier choc, et il est arrivé sous forme de chiffre. Lors de sa keynote d’ouverture, Synology a lâché une donnée qu’elle n’avait jamais communiquée : un chiffre d’affaires projeté autour du milliard de dollars pour 2026.

Mais le vrai signal est ailleurs. Dans la répartition de sa clientèle, Synology réalise désormais 63 % de son activité auprès des professionnels, PME et grandes entreprises confondues. Le grand public, prosumers compris, ne pèse plus que 36 %. Autrement dit, le particulier qui range ses séries et ses photos sur un NAS du salon n’est plus le cœur de cible. Il en a été le visage pendant vingt ans ; il est devenu une partie de l’audience parmi d’autres.

Les ordres de grandeur donnent le vertige : 3,1 millions de disques expédiés chaque année et, selon la marque, près de 20 % de la capacité de stockage sur site dans le monde. On est loin du gadget domestique.

Un milliard de chiffre d'affaire projeté pour 2026 © Colin Golberg

Chad Chiang, le directeur général Europe, ne joue pas la langue de bois sur ce point. Interrogé sur l’avenir du grand public, il nous répond sans détour : « On ne pense pas que ce marché va croître à deux chiffres chaque année. Il est déjà assez saturé, et le cloud public reste bon marché. » Le constat est presque désarmant de franchise : « Sur le grand public, il n’y a pas tant de fonctions logicielles qu’on peut encore apporter. La seule chose qu’on peut dire au client, c’est : envoyez vos photos. C’est tout. Les vidéos, les films, tout est parti vers le streaming. »

Ce constat éclaire la stratégie autour de la BeeStation, ce boîtier clé en main pensé pour les néophytes. Sa mission n’est pas de conquérir de nouveaux clients, mais d’entretenir une base grand public que Synology juge arrivée à maturité. Et Chiang assume le paradoxe : « On veut que le produit se vende. Mais on a aussi un problème s’il se vend bien : c’est un produit à petit prix, avec peu de marge. » On a connu argument commercial plus enthousiaste.

La famille s’étoffe malgré tout. À côté de la BeeStation d’origine, Synology lance une déclinaison BeeStation Plus et y greffe BeeCamera, un système de vidéosurveillance domestique qui s’appuie sur les caméras maison. De quoi transformer le petit cloud personnel en véritable hub du foyer, sans abonnement et sans données qui s’évadent.

Le vrai pari : une intelligence artificielle qui ne quitte jamais la maison

Si Synology lève le pied sur la course au grand public, c’est qu’elle joue désormais sur un autre terrain. La vedette de son Computex, c’est le DSM Agent, un assistant intégré directement à DSM, le système maison qui fête justement ses vingt ans. Sa première version, attendue dès le mois de juin ou le suivant, joue le rôle de conseiller : dépannage, configuration et recommandations en langage naturel, avec la capacité de reconnaître les fenêtres ouvertes à l’écran. La version 2.0, elle, passe à l’action : lors d’une démonstration, l’agent a repéré un compte compromis et l’a désactivé seul ; dans une autre, il a généré un rapport de stockage mensuel et l’a envoyé par mail, sans intervention.

DSM Agent. © Colin Golberg

Voilà pour la promesse. Mais l’essentiel est ailleurs : ces traitements tournent sur le NAS lui-même, en local, sans que les données quittent le foyer ou l’entreprise. Synology laisse le choix entre le cloud public, l’optimisation via Intel OpenVINO, ou l’option la plus radicale : un modèle de langage auto-hébergé à 100 %, qui ne contacte jamais le moindre serveur extérieur. C’est elle qui porte le discours de souveraineté de la marque.

Pour la faire tourner, Synology dévoile un nouvel étage matériel : un NAS rack accéléré par GPU et une plateforme baptisée AI Station, capable d’exécuter des modèles de plus de cent milliards de paramètres. De quoi faire rêver l’amateur d’IA locale. Sauf que Chad Chiang refroidit d’emblée l’enthousiasme des particuliers, avec une franchise qui tranche : « Au début, ce sera surtout pour les pros. Pas pour le marché prosumer : la carte graphique elle-même n’est pas donnée. Même un consommateur fortuné n’en a pas vraiment besoin. » La seule bonne nouvelle pour les bricoleurs : « N'importe quel modèle open source pourra tourner dessus. On n’en limitera aucun. »

Les GPU arrivent dans les NAS ! © Colin Golberg

L’annonce la plus parlante pour le grand public est pourtant plus discrète. Avec Synology Deep Search, la marque amène l’IA sur votre ordinateur : l’outil indexe vos contenus personnels sous macOS et Windows et vous laisse retrouver n’importe quel fichier par une recherche en langage naturel, en local, sans qu’aucune donnée ne parte vers un serveur. La promesse que tout le monde attend de l’IA grand public, sans la question de la confidentialité.

Voila qui permettra une recherche 100% locale aussi performante que la recherche de Google Photos, mais avec la confidentialité en plus. © Colin Golberg

Restent les zones d’ombre, et elles comptent. Aucun prix, aucune date de disponibilité en Europe n’ont été communiqués pour l’AI Station ou le NAS doté d’un GPU. Quant à la gouvernance de cet agent autonome, Chiang reconnaît qu’elle reposera entièrement sur les permissions qu’on voudra bien lui accorder : « Tout ce qui touche à l’effacement de données ou à la suppression d’un volume de stockage devra rester limité. » Un agent qui agit seul sur vos fichiers, ça force à réfléchir avant de lui tendre les clés.

UGREEN, la RAM qui flambe et un mea culpa : un patron qui parle vrai

Impossible de parler stockage en 2026 sans évoquer UGREEN, arrivé en Europe avec des fiches techniques agressives (processeur musclé, double 10 gigabits, HDMI 8K, Thunderbolt) et des tarifs sous ceux de Synology. Pour l’amateur qui hésite, payer plus cher a-t-il encore un sens ? Nous avons posé la question sans détour à Chad Chiang.

Sa réponse renvoie à la doctrine maison. Pour lui, cette question n’a rien de nouveau : « Si vous me l’aviez posée il y a deux ans en remplaçant UGREEN par QNAP, elle tiendrait toujours. Avec TerraMaster aussi. » Autrement dit, peu importe le concurrent low cost du moment, la position de Synology ne bouge pas. Pour eux, ce qui justifie le prix, c’est l’intégration logicielle, pas la fiche technique. Et le dirigeant glisse un aveu qui en dit long : « En chiffre d’affaires cette année, on n’a pas vu d’impact majeur de l’arrivée d’UGREEN. En revanche, on voit nos concurrents se faire toucher. » Comprendre : la guerre des prix saigne QNAP et TerraMaster, pas Synology, qui estime avoir déjà déménagé sur un autre terrain.

La même philosophie explique un choix qui agace une partie des utilisateurs : l’absence persistante de HDMI, d’USB4 ou de Thunderbolt. Un parti pris assumé par Chiang : « C'est un débat vieux de dix ans. QNAP avait le HDMI, nous jamais, malgré une forte demande. Et c’était le bon choix : le HDMI pose trop de problèmes de compatibilité. On préfère que les gens utilisent un dongle plutôt que de streamer depuis le NAS. »

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Comme tout le secteur, Synology subit l’envolée des prix de la mémoire, mais Chad Chiang a mis un chiffre dessus : « Les 8 Go de mémoire dans notre DS1525+ nous coûtent plus de 300 dollars à l’achat. Pour une seule barrette. C’est complètement dingue. » La marque a déjà ajusté le tarif de certains produits au printemps, et achète pourtant en direct auprès des trois grands fabricants. Sur la sortie de crise, le patron prend le contre-pied du salon : là où plusieurs acteurs nous parlaient de 2028, lui table sur un retour à la normale dès le premier trimestre 2027, au plus tard le deuxième. « Je n’y crois pas, à 2028. » Le SSD, en revanche, resterait cher au moins jusqu’à la fin de l’an prochain. Voilà le genre de prédiction qui engage celui qui la formule.

Derrière ces annonces grand public, le salon a surtout confirmé l’ampleur du virage entreprise : ActiveProtect Manager 2.0, un dispositif de cyber-résilience attendu au troisième trimestre 2026 qui détecte les menaces par IA et met en quarantaine les sauvegardes suspectes, un Cluster Manager pour piloter des parcs entiers de machines, ou encore une certification FIPS 140-3 en cours. Autant de chantiers qui ne parleront pas au particulier, mais qui disent où Synology place désormais son énergie.

Reste un sujet qui fâche, et Chad Chiang ne l’a pas esquivé : la tentative de Synology, l’an dernier, de restreindre les disques durs compatibles sur certains NAS grand public, avant de faire marche arrière face au tollé. La leçon ? « Une très bonne leçon. Sur une série « plus », on ne devrait pas dicter aux gens comment utiliser leurs disques. Donc on a fait machine arrière. » Il reconnaît même que le chiffre d’affaires grand public a continué de grimper pendant l’épisode, et que reculer à ce moment-là a relevé d’une forme de chance : « C'est précisément là que l’approvisionnement en disques est devenu chaotique. On a bien fait, car nous avons ensuite eu du mal à sécuriser notre propre stock. »

Au terme de ces quelques jours à Taipei, l’image qui se dégage n’est pas celle d’une marque qui tourne le dos à ses fans, mais celle d’une entreprise lucide sur sa propre mue : recentrée sur l’entreprise et la souveraineté des données, prête à parier gros sur l’IA locale, et suffisamment sûre d’elle pour parler de ses erreurs. Reste à transformer l’essai là où ça compte vraiment pour le grand public : le prix et la disponibilité.