La France vient d'adopter sa toute première stratégie nationale contre les manipulations de l'information d'origine étrangère. Un plan ambitieux pour combattre la désinformation, valable jusqu'en 2030.

La France lance sa première stratégie nationale contre la désinformation étrangère. © Besjunior / Shutterstock
La France lance sa première stratégie nationale contre la désinformation étrangère. © Besjunior / Shutterstock

Ce n'est plus un sujet réservé aux experts en cybersécurité ou aux salles de crise des ministères : la désinformation d'origine étrangère est désormais traitée en France comme une menace nationale à part entière. Le président de la République a adopté il y a quelques jours la première « Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l'information », élaborée sous l'égide du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) avec des chercheurs, parlementaires et acteurs de terrain. Quatre piliers structurent ce plan courant jusqu'en 2030, de l'éducation citoyenne à la coopération internationale, en passant par la régulation des plateformes et le renforcement des capacités opérationnelles de l'État.

La France crée une Académie contre la manipulation de l'information

Emmanuel Macron est, pour ainsi dire, direct dans le texte de la stratégie nationale. La désinformation étrangère n'est plus un simple phénomène parasite sur internet, c'est une arme utilisée délibérément pour fragiliser les démocraties en semant le doute, en attisant les tensions, en érodant la confiance que les citoyens ont dans leurs institutions. Pour y répondre, le premier pilier du plan parie sur la société elle-même. Une Académie de lutte contre la manipulation de l'information sera créée au sein de VIGINUM, le service de l'État chargé de surveiller et contrer les ingérences numériques étrangères. Elle aura pour mission de former et sensibiliser élus, enseignants, journalistes et grand public.

Au-delà de cette académie, la stratégie prévoit de faire entrer la lutte contre la désinformation dans l'école. Concrètement, les questions de manipulation de l'information seront intégrées aux programmes scolaires, des formations seront proposées aux enseignants, et la recherche sur le sujet sera soutenue. L'idée n'est pas d'apprendre aux élèves quoi penser (le président de la République l'affirme explicitement), mais de leur donner les outils pour décrypter l'information par eux-mêmes et forger leur propre jugement.

L'État ira aussi chercher ses citoyens là où ils sont, et jusque dans les salles de classe. Des dispositifs civiques déjà existants, comme la Journée Défense et citoyenneté, le service civique, le service militaire volontaire ou encore les réserves, seront mis à contribution pour sensibiliser le plus grand nombre à ces enjeux. L'objectif est de faire en sorte que chaque Français, quel que soit son parcours, ait un jour été exposé aux mécanismes de la désinformation et sache comment les identifier.

Plateformes, IA générative, OSINT, voilà les nouvelles lignes de front de la bataille informationnelle

L'autre front concerne les grandes plateformes numériques. La France va s'appuyer sur le DSA (Digital Services Act), règlement européen qui encadre les services numériques, pour contraindre Meta, X, Google et consorts à plus de transparence sur leurs algorithmes, à supprimer les contenus illicites et à fermer les comptes inauthentiques utilisés dans les campagnes de manipulation.

La stratégie étatique cible même un angle mort souvent ignoré, à savoir l'argent. Les systèmes publicitaires des plateformes peuvent, sans contrôle, financer involontairement des opérations de désinformation. Des outils de traçabilité sont donc prévus pour identifier et sanctionner les acteurs impliqués.

L'intelligence artificielle générative fait l'objet d'une attention particulière. L'équipe pluridisciplinaire (experts techniques, juristes, analystes) déjà en place en France sera renforcée pour surveiller et anticiper la façon dont les outils d'IA peuvent être détournés pour fabriquer et diffuser de la désinformation. Le COLMI, le comité chargé de coordonner la lutte contre les manipulations de l'information, sera lui aussi musclé pour pouvoir répondre vite et fort, en actionnant selon les cas des leviers juridiques, diplomatiques ou économiques. Enfin, la France veut développer sa propre filière d'investigation en sources ouvertes, l'OSINT, en fédérant des chercheurs, agences publiques et acteurs privés autour d'outils communs.

La France ne veut pas se lancer là-dedans toute seule. Le quatrième pilier de la stratégie, nous y venons, vise à soutenir les pays européens les plus vulnérables face à la désinformation, à partager les bonnes pratiques, et à porter la voix des démocraties dans les grandes instances internationales (ONU, OTAN, G7). « La force des régimes autoritaires est de pouvoir contrôler l'information ; la force des démocraties est de pouvoir la confronter », résume Emmanuel Macron. La France, qui malgré tout muscle sa réglementation sur les réseaux sociaux ou compte durcir celle liée aux VPN, choisit ici de former, d'outiller et de coaliser.