Plus de 108 000 visages extraits de la propagande djihadiste en ligne ont été triés par des agents d'intelligence artificielle, puis soumis au système de reconnaissance faciale d'INTERPOL. Au terme de l'opération Shams II, les enquêteurs ont identifié 126 combattants terroristes étrangers présumés.

Du 1er au 5 juin, INTERPOL a réuni à Tunis vingt-huit policiers et experts de onze pays, de la Côte d'Ivoire à l'Ouzbékistan en passant par l'Irak et les Philippines. Ces enquêteurs ont passé en revue les photos et vidéos publiées en ligne par des groupes djihadistes, dont ils ont extrait 108 076 images de visages. L'objectif était de retrouver des combattants terroristes étrangers. D'après le bilan de l'opération publié par INTERPOL, l'Union européenne a financé ces travaux, avec le soutien du Bureau de lutte contre le terrorisme des Nations unies. Les délégations des onze pays ont aussi rencontré des représentants de l'industrie du jeu vidéo en ligne pour évoquer la radicalisation des jeunes joueurs.
Des agents d'IA pour écarter 94 % des images
Avant toute comparaison biométrique, les 108 076 images ont été confiées à des agents d'IA programmés et à des scripts générés par IA. Ces programmes étaient chargés de supprimer les doublons et d'écarter les clichés trop flous ou mal cadrés. À l'issue de ce tri, 6 362 visages uniques et de qualité suffisante ont été conservés, soit environ 6 % du lot de départ. D'après TechRadar, les enquêteurs ont ainsi évité l'examen manuel de près de 94 % des images.
Ces 6 362 visages ont ensuite été comparés aux photos du système de reconnaissance faciale d'INTERPOL (IFRS). Cette base de données est alimentée par les photos transmises par la majorité des pays membres de l'organisation. Chaque nouveau visage y est encodé automatiquement avant d'être comparé aux modèles faciaux enregistrés. Selon INTERPOL, plusieurs milliers de personnes ont été identifiées grâce à cette base depuis sa création.
Aucune correspondance n'a toutefois été retenue sans contrôle humain. Des officiers formés à une méthode reconnue par les experts internationaux ont examiné chaque résultat, avant de lui attribuer l'un des trois verdicts prévus, du « candidat potentiel » au résultat « non concluant ». Grâce aux correspondances confirmées, les enquêteurs ont complété des dossiers de renseignement ouverts auparavant par de possibles localisations et des éléments sur l'entourage des suspects. Ces informations sont désormais versées aux bases de données d'INTERPOL. La justice de plusieurs pays de l'opération exploite ces pistes, notamment dans le dossier de deux combattants terroristes étrangers présumés, actuellement détenus.

Le silence d'INTERPOL sur l'origine de ses outils d'IA
Toujours selon son bilan, INTERPOL n'a nommé ni les modèles d'IA employés ni leurs fournisseurs. Faute de précision, TechRadar envisage que ces « scripts générés par IA » soient de simples programmes d'automatisation, écrits avec l'aide d'un grand modèle de langage, et non des systèmes conçus pour la lutte antiterroriste. Pour suivre les fonds illicites, les enquêteurs ont aussi utilisé des outils de traçage de cryptomonnaies, sans marque ni éditeur cité. Ils ont ensuite adressé trois demandes urgentes à un prestataire de services sur actifs numériques afin d'obtenir les données de certains de ses clients et d'entraver le financement du terrorisme.
María Carmen Muñoz González dirige la lutte contre le terrorisme à INTERPOL. Elle a salué dans Shams II la preuve de « la valeur d'une coopération policière internationale associée à des capacités d'analyse responsables, assistées par l'IA ». L'organisation précise que des officiers ont relu les résultats pour garantir le respect de ses règles de traitement des données.
L'encadrement de la reconnaissance faciale policière est un sujet sensible en France. En mars, nous avons relayé une enquête de Disclose sur des policiers et gendarmes qui utilisaient la reconnaissance faciale lors de contrôles d'identité, en dehors de ce que la loi autorise.
INTERPOL rappelle que plusieurs milliers d'images issues de Shams II sont encore en attente d'être traitées, et le nombre de suspects identifiés pourrait donc augmenter.